Walt Whitman

Walt Whitman
Walt Whitman

Biographie

Poète américain, Walt Whitman est né le 31 mai 1819 à West Hills (Long Island, Etats-Unis).

Son père, charpentier, est quaker, libre penseur et partisan convaincu du parti démocrate. L'aîné de ses quatre frères meurt syphilitique et aliéné, le cadet est alcoolique et tuberculeux, et le benjamin handicapé physique et mental, tandis que sa plus jeune sœur souffrira toute sa vie d'hypocondrie.

En 1823, sa famille s'installe à Brooklyn, ce qui n'empêche pas le jeune Walter de rendre de nombreuses visites à ses grands-parents, à Long Island, où il aime marcher au bord de l'océan. Il quitte l'école très tôt, vers onze ans, et exerce tour à tour les métiers de garçon de courses, apprenti typographe — ce qui lui permettra de réaliser lui-même la première édition de Feuilles d'herbe en 1855 —, instituteur, et enfin journaliste à partir de 1838.

Ses premières œuvres sont des articles assez insipides et sacrifiant aux codes journalistiques de l'époque, ainsi que des nouvelles et un roman médiocre décrivant les méfaits de l'alcoolisme: rien n'y fait pressentir l'émergence ultérieure du poète. En revanche, le jeune Whitman est déjà fasciné par la ville de New York, ses foules immenses et son bouillonnement culturel. Il est en particulier grand amateur d'opéra.

Son activité de journaliste le conduit à devenir rédacteur en chef de plusieurs journaux, et à faire une tentative, malheureuse, de transplantation à La Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis (1848). Il se métamorphose pendant trois ans (1851-54) en charpentier sur les chantiers de son père.

Cependant, il lit goulûment toutes sortes de livres, qui vont de La Bible à Nathaniel Hawthorne, en passant par les classiques grecs ou romains et les ouvrages scientifiques. Il commence également (depuis 1847) à prendre des notes sur des sujets divers, dans des carnets qui deviendront le laboratoire du futur poète.

En 1855, paraît la première édition de Feuilles d'herbe, composée de douze poèmes précédés d'une véritable profession de foi démocratique. L'ouvrage connaîtra de nombreuses éditions corrigées et amplifiées tout au long de la vie de l'auteur (lire ci-dessous l'histoire de Feuilles d'herbe).

Pendant la guerre de Sécession, Walt Whitman se rend à Washington, où il soigne des blessés des deux camps. Nommé en 1865 (à un poste subalterne) dans un bureau ministériel, il perd cet emploi lorsque l'un de ses supérieurs découvre qu'il est l'auteur d'un livre scandaleux. Mais à la suite d'une campagne de ses amis célébrant la générosité du "bon poète aux cheveux gris", il peut occuper un autre poste dans un ministère, qui lui laisse de nombreux loisirs.

La permanence du thème démocratique, dans nombre de poèmes de Feuilles d'herbe, contraste avec le pessimisme et l'amertume d'un ouvrage au titre trompeur: Perspectives démocratiques, publié en 1871. Whitman y dénonce la trahison des idéaux révolutionnaires par l'Amérique de "l'Âge doré". Deux ans plus tard, après une sérieuse attaque de paralysie, il s'installe à Camden (New Jersey), dans la maison de son frère. Il y passera le reste de sa vie, à compléter et corriger ses Feuilles et à rédiger un livre autobiographique, publié en 1882-83 sous le titre Jours exemplaires.

Sa réputation commence à croître au cours des années 1870 et 1880, en Amérique et surtout en Europe, et il vit dès lors comme une sorte de gourou, entouré de disciples qui célébreront sa mémoire après sa mort. Ses dernières années sont marquées par la maladie — suprême ironie pour ce chantre inlassable de la santé.

Walt Whitman meurt le 26 mars 1892 à Camden, à l'âge de 72 ans.

Feuilles d'herbe

On sait fort peu de chose sur la gestation des douze poèmes qui constituent la première édition de Feuilles d'herbe (1855). Aucun des poèmes n'a de titre, et le titre de l'œuvre n'est pas précédé du nom de l'auteur. En revanche, le frontispice consiste en un daguerréotype d'un homme barbu, à la pose nonchalante, habillé comme un ouvrier. Ces bizarreries sont peu de chose, comparées à la manière dont le premier poème — qui sera plus tard intitulé "Walt Whitman", puis "Chant de moi-même" — impose au lecteur une persona envahissante et l'invite, dès le premier vers, à être témoin d'une inlassable autocélébration: "Je me célèbre et me chante moi-même." C'est peu dire que cette poésie est narcissique: elle fait du narcissisme un mode de percevoir et de penser, et les récritures du poème au fil des années amplifieront les accents de ce grand orgue.

Ainsi, la seconde section est une déclaration d'amour auto-érotique, fondée sur les rythmes biologiques de l'inspiration et de l'expiration, sur le battement du cœur et le son de la voix perçu par le locuteur même. Le narcissisme fonde également un contrat de lecture inédit. Il apparaît très vite, en effet, que ce Moi intarissable est aussi infiniment hospitalier, puisqu'il ne tire sa puissance visionnaire que de la communion quasi mystique posée dès les premiers vers. Comme Victor Hugo, Whitman pourrait s'écrier: "Insensé, qui crois que je ne suis pas toi!" Cette capacité de fusion — le mot de Whitman est "absorption" — conduit à un processus kaléidoscopique: témoin insatiable de la vie collective, ouïe infiniment réceptive aux bruits de la ville, œil sans cesse en alerte, la persona de "Chant de moi-même" se déplace en une suite de glissements vertigineux. Bientôt, la subversion devient explicite, lorsque le moi omniprésent fait écho aux "voix depuis longtemps muettes" — celles des prisonniers et des esclaves, des malades et des désespérés —, puis aux "voix interdites / Voix des sexes et des appétits de la chair". Vainqueur des censures, le Je triomphant échappe alors à l'espace et au temps et devient l'inépuisable incarnation de toutes les existences, de la plus modeste à la plus héroïque, prêtant son "oreille attentive" au moindre signe de vie.

Cette première version de Feuilles d'herbe, qui se présente alors comme un mince quarto, passe quasi inaperçue n'obtenant qu'un petit succès de scandale — le poète John Greenleaf Whittier jette même au feu l'exemplaire qu'il vient de lire. Certains poèmes (les "Enfants d'Adam", qui chantent ouvertement la sexualité) embarassent, au point qu'Emerson ne parvient pas à faire rencontrer à l'auteur les gloires littéraires du temps — Henry Longfellow, James Russell Lowell, et Oliver Wendell Holmes: aucun d'eux n'accepte un contact aussi compromettant. Seul des écrivains reconnus, Ralph Waldo Emerson salue l'apparition d'un grand créateur, dans une lettre personnelle à l'auteur dont ce dernier ose publier un extrait (à l'insu d'Emerson!) dans la deuxième édition amplifiée du livre, en 1856. Cette deuxième édition contient outre les douze poèmes originaux, dont certains ont été révisés — vingt nouveaux textes dont le très beau "Sur le bac de Brooklyn", véritable méditation poétique sur le flux et la stase. Les autres poèmes de 1856 traduisent une volonté "prophétique" de plus en plus affirmée. Le Whitman de 1856 est celui qui cite en Quatrième de couverture la lettre d'Emerson le saluant "au commencement d'une grande carrière" et celui qui développe dans le "Chant de la terre qui tourne" une version personnelle de la doctrine transcendantaliste, complétée dans le "Chant de la grand-route" par une mystique de la camaraderie et de l'errance. Après une période de crise, une troisième édition de l'ouvrage suit en 1860, beaucoup plus ample et publiée à Boston. Si l'on y trouve encore quelques échos de la voix prophétique, le ton se fait plus confessionnel dans "Comme je refluais avec l'océan de la vie" et "Venant du berceau perpétuellement bercé", deux poèmes hantés par la mort et construits autour de l'image obsessionnelle de l'océan. D'autre part, la mystique de l'amour s'exprime ouvertement dans deux groupes de poèmes de tonalité très différente: "Enfants d'Adam", hymnes à la sexualité triomphante, et "Calamus", ensemble de textes beaucoup plus intimes, évoquant en demi-teinte "l'amour des camarades", autrement dit, l'homosexualité. Curieusement, l'indignation des moralistes devait se concentrer sur le premier groupe, comme si le second n'avait pas été lu, ou pas compris. Un volume de poèmes écrits pendant la guerre de Sécession, Roulements de tambour, est intégré en 1867 à la quatrième édition de Feuilles d'herbe, ainsi qu'aux suivantes (1871-72, 1881-82, 1891-92). Aux poèmes antérieurs, constamment révisés, rebaptisés et regroupés en nouvelles constellations, s'ajoutent de nouveaux groupes: "Ruisseaux d'automne", "Chuchote la divine mort", etc. Ainsi, l'édition définitive de Feuilles d'herbe, qui compte 411 poèmes dans la dernière version publiée, est le fruit d'un processus complexe, fait de croissance, mais aussi de sédimentation. Chaque poème est un organisme autonome, dont on peut suivre la gestation et la maturation, mais l'œuvre tout entière laisse également deviner la présence de strates successives. La croissance organique de l'œuvre a d'ailleurs inspiré à la critique diverses métaphores végétales qui font écho au livre. Le gros volume que nous pouvons lire aujourd'hui est d'une densité très inégale: il y a aussi chez Whitman un poète-lauréat autoproclamé, thuriféraire d'une Amérique trop lisse, créateur d'images d'Épinal, qui a enchanté nos ancêtres mais qui laisse froid le lecteur contemporain. En revanche, si le barde national a pâli, le chantre de l'amour et de la mort n'a cessé de s'imposer à la critique moderne.

Yves Carlet,
gmtime

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Copyright © La République des Lettres, Paris, samedi 8 août 2020.
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